L'artiste...


A son grand désarroi ses mains moites se languissent sur les deux lignes distantes qui se querellent la page.
Il ne sait pas qui de la page ou de la main résiste à cette entreprise de construction.
La main se demande si cet écrit ne préfigure pas à la défaite de la page en cédant à la simplicité des mots.
La page de son côté refuse de céder sa berge à quelques traits fugaces sans véritable exotisme, elle semble tout craindre de ce crayon à la mine anthracite qui tend à vouloir ostensiblement labourer son doux visage vierge.
Elle entrevoit une étrange fébrilité dans ces assauts répétés, brutaux, mais sans grande vaillance. Elle résiste, mais le bougre insiste convaincu d’être dans son bon droit.
La page se dit : mais que veut il démontrer cet impertinent avec ses folles chimères, son petit fond de commerce, cette plume qui tergiverse.
Il ose à peine franchir la chimère invisible de l’écriture d’un trait de plume,
Il hésite un instant sur la forme précité, en pointant l’index sur l’indécise articulation, cette incongrue bestialité de la platitude verve, dont la seule vocation est de plaire par son vocabulaire aux fins lecteurs qui se pâment en titillant de la queue comme un chiot.
Que de retenue devant les belles lettres de cette humanité narrative, qui se concilie dans la niaiserie banale et la haine commune.
Il est à l’arrêt dans un postulat, sur le fil du rasoir, tailladé par l’inconfortable posture de l’esprit. Et comme au premier temps d’une dictée, le parfum pernicieux du doute s’installe profondément en lui.
Il griffonne mille fois cette ligne marginale d’une brusque indélicatesse comme pour conjurer le mauvais sort ou la mort.
Il maudit cette faille, cette inconfortable servitude de l’esclave qui se parjure pour n’être que l’ombre de son ombre.
Il se cache la face dans la pesante transition qui s’imposerait à lui comme une fêlure normative.
Le nerf à vif, il zone dans son salon entre quelques verres d’alcool comme un zombie à la recherche d’une écriture savante, sans maux ni douleur à la mesure de ses inclinations constantes pour la beauté du geste et la raideur de la main qui croît.
Il suit pour dire un tantinet préoccupé pour ne pas dire soucieux, quant à la pesanteur des mots.
Et si, il veut parfaire ses entrechats jusqu’à la sacro-sainte légèreté du trait, il doit se mettre au vert, aux abonnés absents, se défaire de l’inélégance froide qui sous-entend que la singularité est à bannir de l’écriture.
Singularité s’il y a se conjugue avec humour dans une synergie inhabituelle, franche du collier et libre à tout égard de la certitude du devoir qui porte préjudice à la liberté et contraint certains à la marginalité.
Cette marginalité le contraint parfois à commettre de nombreuses infractions au code déontologique des auteurs, ce crime de lèse-majesté est salvateur, même si l’insatisfaction lui plante les crocs dans le dos.
Parfois, il s’attarde longuement sur un mot, une phrase soulignée par delà les rayures nerveuses, criardes, insatisfaites, brèves qui lézardent l’écrit.
Une si belle synergie pour une main si inerte et si lourde. Il est tenté d'y remédier, mais il hésite. Cet enfant n'est pas le sien, pour qu'elle raison, devrait-il s’en approprier la paternité…
Il devrait se laisser convier à la fête sans forcer la porte de son hôte.
Il est tenté par l'infraction pour le plaisir de l’interdit, mais cette indélicatesse sonnerait le glas, la rupture spontanée et violente de l’introspection.
Alors, il hésite à franchir le pas, n’est pas marginal qui veut.
Il ne tient pas à se complaire dans une marginalité outrancière digne des auteurs de polars. Il suffirait pourtant d'un sourire pour que toutes les portes s'ouvrent, mais l'homme choisit parfois des chemins de travers pour forcer le destin.
Comme jeune auteur, le mot est dérisoire, tout le monde l’attend au tournant, une critique lui refait le portrait aussi instantanément qu’une lame de rasoir, une le glorifie, l’autre le crucifie.
C'est connu, le pire ennemi d’un auteur est un autre auteur, jaloux de votre réussite.
Comme une denrée rare, le succès ne vient jamais seul, il faut s'attendre donc à une volée de bois vert.
Attention à la corvée de bois, au crime institué sous les feux du châtiment suprême, de la peine de mort.
L’ auteur est fébrile, nerveux, dans un état second…Il espère que ce grand rêve est à la hauteur de ses attentes, de ses espérances, son secret, une réussite fulgurante, inattendue, inespérée, magique.
On dit partout qu’il est à la hauteur des espérances et la corporation serait très peiné si ce n'était pas le cas.
En haut lieu, on le bichonne, on le dorlote comme une jeune fille que l’on courtise, on use d’une fine dorure pour en faire un diamant.
Tout le monde est sur le qui-vive, sur son trente-un.
Toute la famille éditoriale au complet est de sortie.
On attend la venue de l’enfant prodigue comme celle du messie…
On s’impatiente, on clame, les verres se vident, mais où est-il, ou est l’auteur, l’artiste ?